L'ECRIT DE JOIE

L'ECRIT DE JOIE

Estelle, la jeune fille du conservatoire - (Episode 42)

 

                                                                Estelle

 

 

Ce mardi, en fin d’après-midi, j’étais à préparer mon cours. Il me restait une demi-heure avant l’arrivée de mes élèves. Nous étions au début du mois de mars. Les journées s’allongeaient et c’était à présent bien perceptible. J’étais concentré lorsque trois coups furent frappés contre la porte. < Entrez ! > fis-je. C’était Estelle. La jeune fille m’avait habitué, depuis tout ce temps, à ses visites d’avant cours.

 

Nous ne nous étions pas vus durant deux semaines. Les deux semaines des vacances scolaires de carnaval. Curieusement, Estelle n’était pas fougueuse. La jeune fille m’avait habitué à des attitudes bien plus révélatrices de ses sentiments. Même étrangement, elle restait calme. Elle s’assit devant le bureau. Elle resta longuement silencieuse, jouant avec ses mains.

 

Je respectais ce silence. Tout de même un peu déstabilisé, je continuais mon travail. Un moment indéfinissable s’écoula ainsi. < J’ai fait une rencontre pendant mes vacances ! >. Je ne répondais pas. Dans ma poitrine, mon cœur marqua comme un coup d’arrêt. Une boule se forma presque immédiatement dans ma gorge. En un instant je venais de basculer de l’insouciance au tourment. Sinistre émotion.

 

Nous restions silencieux. Je levais les yeux. Estelle me regardais avec embarras. Je ne savais quoi dire, quoi répondre. Aussi, c’est la jeune fille qui continua : < C’est un garçon, il a 25 ans. Il a monté sa boîte à Nantes ! Je crois que je l’aime déjà ! >. Je devais avoir les yeux humides. Aucun masque n’aurait pu dissimuler le profond dépit qui devait creuser mes traits de quinquagénaire.

 

Enfin ma langue se délia. Je m’entendais répondre : < C’est dans la logique des choses. Cela devait arriver. N’est-il pas préférable que cela soit ainsi ? >. Estelle s’empressa de me rassurer en précisant : < Je retrouve beaucoup de vous dans ce garçon. Il y a eu comme un "glissement" de vous à lui. Sans heurt comme si c’était un acte "organique" ! >.

 

Les explications de la jeune fille restait inscrits dans cette profonde acuité qui la caractérisait. Estelle a toujours eu une conscience aigüe du monde dans lequel elle évolue. Elle m’a toujours étonné par ses capacités à se situer dans le temps, dans l’espace et dans les situations. Les mots qu’elle venait de prononcer eurent un soudain effet thérapeutique. Je revenais à la réalité.

 

Toutes mes fonctions vitales avaient repris leurs activités normales au fond de moi. Mon esprit analysait à nouveau à grande vitesse. J’étais comme soulagé. < Dimanche, j’ai un concours hippique. Je souhaite vous y voir. Vous pourrez rencontrer Jonathan. J’aimerais lui présenter mon professeur de violoncelle. Vous avez tant compté pour moi ! S’il vous plaît ! >. Je répondais immédiatement : < Je serais là, promis ! >.

 

Pour la première fois depuis longtemps, le cours se déroula normalement. Lorsque les élèves quittèrent la salle, j’allais au pupitre désert de la jeune fille. Pour la première fois depuis longtemps, il n’y avait aucun billet plié. Mon cœur se serra jusqu’à la douleur. Je montais à l’étage. J’entrais dans les toilettes. J’observais ce lieu. Tout ce que j’y avais vécu me monta à l’esprit. Un poignard chauffé au rouge s’enfonça dans mon cœur. Une larme s’écoula sur ma joue…

______________________

Tous droits réservés - © - 2016 -

 

L'utilisation, toute ou partie, d'un texte, (ou photographie), par copié/collé par exemple, sans le consentement de l'auteur, constitue une violation de la propriété intellectuelle. Délit sanctionné par l'Article. L.335-2. du Code pénal.  

La divulgation d'informations relatives à la vie privée, ou à l'identité, constitue un délit sanctionné par les articles 706-102-1 (Informatique) et 88-227 du code pénal.

 

 



02/03/2017

A découvrir aussi